Heurs et malheurs de Thorin Écu-de-Chêne.
© Eric Flieller (Tilkalin), Chroniques de Chant-de-Fer, avril 2007 [1].

III. Naissance et mort de Thorin Écu-de-Chêne. (suite)
2. Un orgueil excessif.
Dans la version romaine, le thème des « trois péchés fonctionnels du guerrier » est associé de façon originale au « péché du roi », la superbia, c’est-à-dire l’orgueil du souverain [117]. Les deux niveaux fonctionnels de la hiérarchie sociale entretenant des rapports étroits, Thorin Écu-de-Chêne est à la fois dux et rex, à l’image de l’étrusque Lucius Tarquin. Et comme ce dernier, ce sont d’abord les membres de sa suite qui souffrent de son orgueil car « autant et plus que le rex, [c’est] le dux qui va s’engager dans la série de péchés » [118]. L’autonomie qui caractérise le guerrier, notamment le capitaine de troupe, le conduit en effet à décider et à agir seul, jusque dans ses fautes et ses malheurs [119]. Avant même le début de sa quête, Thorin, personnage « extrêmement important » [120] et « très hautain » [121], rétorque d’ailleurs à Gandalf : « J’userai de mon propre jugement […], comme dans tout ce qui me concerne ! » [122]. Ses compagnons ont de fait uniquement pour rôle de lui apporter l’aide d’un moment, Thorin prenant le principal des décisions [123]. La Compagnie forme donc un groupe inégal, son chef agissant au détriment de son but et de son devoir, guidé par l’héroïsme de l’orgueil et de la volonté. Cherchant à restaurer l’honneur de sa Maison, il commet des actes qui conduisent ses compagnons et, au-delà, son peuple au seuil d’une guerre inique contre les Hommes et les Elfes.
De fait, l’orgueil que manifeste Thorin au cours de sa quête n’est pas sans évoquer l’ofermod, l’« orgueil excessif », de Beorhtnoth, et que Tolkien a mis en scène dans son discours sur la bataille de Maldon, « Le retour de Beorhtnoth fils de Beorthelm », écrit au début des années 1930 [124]. « Mot de condamnation » [125], ce terme vieil anglais exprime un « trait de fierté, sous la forme d’un désir d’honneur et de gloire, durant la vie et après la mort, [qui] devient de plus en plus important au point de figurer le motif principal qui pousse un homme au-delà de la morne nécessité héroïque jusqu’à l’excès – jusqu’à la chevalerie » [126]. R.C. West retrouve cette attitude excessive dans la geste de Túrin Turambar [127]. Partant de la signification d’ofermod [128], il perçoit la tension entre courage et témérité comme un motif central de la saga de ce personnage [129]. Au-delà de son courage, Thorin fait preuve lui aussi de folle témérité présomptueuse, ayant une confiance excessive en sa propre force : « Il y a longtemps que nous avons fait payer les gobelins de Moria […] ; il va nous falloir accorder une pensée au Nécromancien ! » - et que Gandalf tance vertement : « Ne soyez pas absurde ! C’est un ennemi dont le pouvoir est bien au-dessus de celui de tous les Nains réunis […]. Le dragon et la Montagne sont des tâches plus que suffisantes pour vous ! » [130]. Mais alors que le « moyen de se débarrasser de Smaug […] avait toujours été le point faible [du plan des Nains] » [131], Thorin continue d’afficher son excessif orgueil aux yeux des habitants d’Esgaroth. Il se présente en effet comme Roi sous la Montagne, reprenant à son compte les anciennes chansons et légendes qui évoquent le retour de Thrór (et de la richesse !) : « À son aspect et à sa démarche, Thorin paraissait avoir déjà recouvré son royaume, après avoir haché Smaug tout menu » [132]. Or, « il n’est pas prudent d’écarter de ses calculs un dragon vivant » [133]. Ses compagnons semblent d’ailleurs lui attribuer la victoire sur le grand ver dans un de leurs chants, ce qui ne ferait que renforcer son fol orgueil [134].
L’éthique qui anime Thorin Écu-de-Chêne se fonde donc sur un sens intransigeant de l’honneur de sa lignée. Revendiquant comme sien l’Arkenstone, symbole de la souveraine splendeur du royaume d’Erebor, sa quête pour se venger de Smaug et restaurer l’honneur de sa Maison se transforme en présomptueuses et violentes manifestations d’orgueil souverain. Mais parce que son hybris entraîne ses trois forfaits, Thorin « ne [faisait] pas bien splendide figure comme Roi sous la Montagne » [135]. N’ayant plus qu’à mourir pour expier ses fautes, son dernier geste fait ainsi écho aux sages paroles de Röac : « Le trésor signifiera vraisemblablement votre mort, bien que le dragon ne soit plus ! » [136].

Notes
[117] HMG, p. 105.
[118] HMG, p. 108.
[119] HMG, p. 72 sqq.
[120] B, I, p. 18.
[121] B, I, p. 18-19.
[122] CLI, p. 722. A noter que Thorin reste célibataire malgré les années : « Thorin n’avait pas de femme » (S, p. 1151). Si le célibat de Thorin peut s’expliquer par le peu de Naines parmi les exilés d’Ered Luin, on peut aussi y déceler sa volonté de rester indépendant et libre de toute attache familiale. On peut aussi l’interpréter comme étant le signe d’une complète inadéquation de Thorin avec la troisième fonction indo-européenne. Cf. la conclusion du présent article.
[123] Quitte à se montrer menaçant, comme à l’égard de Bombur : « Ne commence pas à récriminer contre les ordres, sans quoi il t’arrivera quelque chose de désagréable » (B, VIII, p. 151).
[124] J.R.R. Tolkien, Faërie et autres textes, traduit de l’anglais par Francis Ledoux, Elen Riot, Dashiell Hedayat et Céline Leroy, Paris, Christian Bourgois Éditeur, 2003 [1974], 431 p., « Le retour de Beorthtnoth fils de Beorthelm », p. 13-49. Désormais abrégé F. À l’image de Beowulf, qui décide de combattre contre Grendel à mains nues, Beorthtnoth fait montre d’excessif orgueil, au nom du lof (« éloge ») et du dom (« renommée »), en décidant de céder du terrain à l’ennemi lors de la bataille de Maldon – ce que Tolkien condamne dans sa discussion sur l’ofermod.
[125] F, p. 44.
[126] F, p. 41.
[127] Richard C. West, « Túrin’s Ofermod. An Old English Theme in the Development of the Story of Túrin », in Verlyn Flieger et Carl F. Hostetter (ed.), Tolkien’s Legendarium. Essays on The History of Middle-earth, Westport-London, Greenwood Press, Contributions to the Study of Science Fiction and Fantasy, n°86, 2000, 274 p., p. 233-245. Désormais abrégé TL.
[128] « Ofermod can be rendered as « overboldness », which could be taken either way. Jospeh Bosworth and T. Nothcote Toller in the magisterial Anglo-Saxon Dictionary define the noun as « pride, arrogance, over-confidence » and cite many examples », (Ofermod peut être rendu par « impudence », qui peut se comprendre de différente façon. Dans le magistral Dictionnaire d’anglo-saxon, Joseph Bosworth et T. Nothcote Toller définissent ce nom comme « fierté, arrogance, présomption » et donnent plusieurs exemples »), TL, p. 235. [Nous traduisons] Dans son Manuel de l’anglais du Moyen-Âge, des origines au XIVe siècle (Tome Second : Notes et Glossaire, Paris, Aubier, Éditions Montaigne, coll. « Bibliothèque de philologie germanique », 1946, 206 p., p. 496), Fernand Mossé rend ce terme par « orgueil, insolence, superbe ».
[129] « I believe that this tension between bravery and foolhardiness became a major leitmotif in his saga of Túrin » (« Je pense que cette tension entre courage et témérité devint un leitmotiv central de sa saga de Túrin »), TL, p. 236. [Nous traduisons]
[130] B, I, p. 34.
[131] B, XII, p. 225.
[132] B, X, p. 204. À l’image de Beowulf, Thorin semble motivé par un intérêt personnel de gloire plutôt que par le bien commun des membres de sa compagnie et, au-delà, des habitants de la région de la Montagne solitaire.
[133] B, XII, p. 222. [Nous soulignons]
[134] « Sous la Montagne sombre et haute/Le Roi est venu dans son château/Son ennemi est mort, le Ver de la Terreur,/Et toujours ainsi tomberont ses ennemis » (B, XV, p. 267). L’étude des chants des Nains dans Bilbo le Hobbit reste toutefois à faire.
[135] B, XVII, p. 281.
[136] B, XVI, p. 273. Les grands corbeaux d’Erebor ne sont pas sans évoquer les corbeaux de la mythologie nord-germanique Huginn (« Sagesse ») et Muninn (« Mémoire ») qui apportent tous les jours des nouvelles des neuf mondes à Oðinn, cf. AH, p. 315. Messagers divins, les corbeaux sont étroitement associés au Destin, notamment par le biais des valkyries. Les morts sur les champs de bataille, dont les einherjar, étaient ainsi appelés « pitance du corbeau », cf. note 171.