Le Guetteur de l'Eau
© Xavier Imbert (Kehldarin), Chroniques de Chant-de-Fer, 2005.
"L'étang monte jusqu'au mur à la Porte de l'Ouest. Le Guetteur de l'Eau a pris Óin."

Le Guetteur de l'Eau
Lors du passage par la Moria de la Communauté de l'Anneau, en janvier 3019 du Troisième Age, cette dernière se heurte à une créature monstrueuse [1], au niveau de la porte ouest, celle construite par le nain Narvi sous le règne de Durin II, au Deuxième Âge.
Quelques jours plus tard, alors que la Compagnie s'arrête près de la tombe de Balin, Gandalf lit dans le livre de Mazarbul que le Guetteur de l'eau s'était emparé d'Óin, l'un des Nains de la colonie, alors que ce dernier cherchait vraisemblablement une issue vers l'ouest [2]. Le Guetteur de l'eau est donc le nom de la chose qui a attaquée la Compagnie, et elle était déjà présente en 2994 T.A., lors de la destruction de la colonie de Balin.
Cependant, il n'y a pas trace de cette créature avant cela, ce qui n'exclut pas qu'elle soit plus ancienne mais réduit les chances que son arrivée soit antérieure à l'abandon de la Moria, en 1981 T.A. ; et même probablement au moment où Gandalf a cherché le roi Thráin II en Moria, entre les années 2841 et 2850 du Troisième Age [3]. Or, nous savons que les dragons se sont réveillés au cours du Troisième Age, dans le Nord vers 2570 [4].
Les plus connus sont Scatha, qui s'empara de trésors des Nains dans les Montagnes Grises avant d'être tué par un roi des Hommes [5], et bien sûr Smaug, qui a chassé les nains d'Erebor [6]. Cependant, ils ne sont très certainement pas les seuls : toute la région des brandes desséchées, des Montagnes Grises et des vallées supérieures de l'Anduin, a été confrontée aux dragons. Les dragons se sont opposés aux nains, mais aussi aux autres habitants de cette région de la Terre du Milieu. Lors du réveil des dragons, des membres de l'une des tribus de hobbits, les Forts, vivaient encore dans cette région.
Certains y vivent encore au moment de la Guerre de l'Anneau, au Troisième Age [7] mais au cours des siècles, les autres ont quitté cette région [8]. Il est donc probable que le nom de l'auberge de Lèzeau en Comté, le Dragon Vert, soit issu d'une des légendes des hobbits, acquise et colportée par les Forts alors qu'ils vivaient dans les vallées de l'Anduin, à un moment où les dragons sévissaient. On peut donc raisonnablement supposer qu'il a existé un dragon vert, ou d'une couleur approchante.
Dans l'Histoire de la Terre du Milieu, il est fait mention du lingwilóke, terme quenya (la langue des elfes Noldor) désignant un dragon aquatique [9] : c'est la preuve qu'il en existe donc au moins un. Enfin, on voit dans Le Silmarillion que les dragons sont utilisés par Morgoth, grand ennemi des Peuples Libres, au cours des guerres du Premier Age [10].
En rassemblant tous ces éléments, on a d'un coté les dragons (créatures anciennes et malfaisantes, réapparues vers le vingt-cinquième siècle du Troisième Age), dont au moins un est aquatique et vert. De l'autre coté, le Guetteur de l'eau est également une créature ancienne [11], aquatique, malfaisante, verte, et apparue entre le dix-neuvième et le vingt-neuvième siècle du Troisième Age. Sa présence aux cotés d'une cité naine (peuple très généralement associée aux dragons dans les mythologies germaniques, ainsi que dans celle de Tolkien) renforce encore l'idée qu'il s'agit sans doute d'un dragon. Il est donc très probable que le Guetteur de l'eau soit un dragon aquatique, et pas une simple pieuvre géante, ce que laisse supposer le film de Peter Jackson. Cependant, il est également très possible qu'un lingwilóke ressemble extérieurement à une pieuvre géante.
En tant que dragon, le Guetteur de l'eau est puissant, ancien et maléfique, ou tout du moins corrompu, et il n'y a rien d'étonnant à ce qu'il perçoive l'Anneau Unique et tente de s'en emparer. On peut donc imaginer qu'il servait Sauron ; mais certains éléments laissent penser que non. Il est comparable à Smaug, en tant que dragon, et doit donc avoir le même rapport avec Sauron. Smaug était redoutable [12], si redoutable même que Sauron n'avait aucune raison de ne pas l'utiliser activement s'il l'avait pu.
On peut aussi le comparer à d'autres puissantes créatures qui apparaissent dans Le Seigneur des Anneaux : le Balrog de Moria, les guetteurs de Cirith Ungol et Arachné (laissons de côté Tom Bombadil, trop controversé). On doit constater que tous se moquent bien de Sauron [13]. Le Balrog n'apporte aucune aide aux orques lors de leur retentissante défaite contre les nains à la Bataille d'Azanulbizar, en 2799 T.A. [14] ; et lors du passage de la Compagnie dans la Moria, les orques ont l'air plutôt craintifs vis-à-vis du Balrog [15]. Quant à Arachné, elle s'autorise à manger quelques serviteurs de Sauron, et parfois Sauron lui en envoie lui-même [16]. Et si les guetteurs du Mordor interdisent certes le passage de Cirith Ungol, rien ne dit qu'ils sont aux ordres de Sauron. Au contraire, on voit que Sauron leur a trouvé une utilité, ce qui implique que cette utilité n'était pas évidente à l'origine : ils empêchent quiconque de quitter le Mordor. Toutes ces anciennes créatures, comme Ungoliant l'a montré en s'en prenant à Melkor lui-même - pourtant son allié quelques minutes avant [17] -, sont donc indépendantes des autres pouvoirs maléfiques, qui ne peuvent en faire qu'un usage indirect - ces créatures gêneraient les adversaires de Sauron au moins autant qu'elles le gêneraient lui -, ou doivent nouer des alliances ponctuelles avec elles.
Etre attiré par l'Anneau n'implique pas de vouloir le donner à Sauron. Saruman, Gollum, ou même Isildur ou Boromir voulaient également l'Anneau, mais pour leur propre compte.

Notes
[1] "Hors de l'eau avait rampé un long tentacule sinueux ; il était vert pâle, lumineux et humide. L'extrémité munie de doigts avait saisi le pied de Frodon et l'entraînait dans l'eau. [...] Vingt autres bras sortirent. L'eau noire bouillonna, et une horrible puanteur s'éleva." Cf. J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux (1ère éd. fr. : 1972), traduit de l'anglais par Francis Ledoux, illustré par Alan Lee, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1992 (2002), 1278 p. (éd. compacte), Livre II, Chapitre quatre, "Un voyage dans l'obscurité", p. 339.
[2] "L'étang monte jusqu'au mur à la Porte de l'Ouest. Le Guetteur de l'eau a pris Óin. Nous ne pouvons sortir." Ibid., Livre II, Chapitre cinq, "Le pont de Khazad-dûm", p. 354.
[3] "Mais ce ne sera pas la première fois que j'irais en Moria. J'y ai longuement cherché Thráin fils de Thrór après sa disparition." Ibid., Livre II, Chapitre quatre, p. 327.
[4] "2570 : [...] Aux environs de la même époque, les Dragons réapparaissent dans le grand Nord et se mettent à harceler les Nains." Ibid., Appendice B, "Annales (Chronologie des Terres Anciennes)", p. 1167.
[5] "De son fils Fram, on dit qu'il tua Scatha, le terrible dragon d'Ered Mithrin, et ainsi le pays fut-il à jamais débarrassé des Grands-Vers." Ibid., Appendice A, "Annales des Rois et des Seigneurs souverains", II, "La Maison d'Eorl", p. 1138.
[6] "2770 : Smaug le Dragon se rue sur Erebor. Destruction de Dale. Thrór parvient à fuir avec Thráin II et Thorin II." Ibid., Appendice B, p. 1168.
[7] "[...] les quelques Stoors qui y vivent encore sont tués ou chassés par les Nazgûl." Cf. J.R.R. Tolkien, Le Silmarillion et Contes et légendes inachevés : Le Silmarillion (1ère éd. fr. : 1978), édition établie et préfacée par Christopher Tolkien, traduit de l'anglais par Pierre Alien - Contes et légendes inachevés (1ère éd. fr. : 1982), introduction, commentaire et carte établis par Christopher Tolkien, traduit de l'anglais par Tina Jolas, Paris, Christian Bourgois éditeur, 1993 (2004), édition compacte, 828 p. ; Contes et légendes inachevés, Troisième partie : "Le Troisième Age", IV, "La Quête de l'Anneau", 2, "Autres versions de l'histoire", p. 745.
[8] "Entre 2463 [date à laquelle, selon les Tables Royales, Déagol le Stoor trouva l'Anneau Unique] et le début des enquêtes spéciales menées par Gandalf concernant l'Anneau (près de cinq cent ans plus tard), ils [les Stoors] semblent en effet s'être quasiment éteints (à l'exception, bien sûr, de Sméagol) ou bien avoir fui au loin de l'ombre portée par Dol Guldur." Ibid., Note 9, p. 754.
[9] "[...] lingwilóke : fish-dragon, sea-serpent [...]." Cf. J.R.R. Tolkien, The History of Middle-earth, éditée par Christopher Tolkien, Londres, HarperCollins Publishers, Volume V, The Lost Road and Other Writings, 1987, 455 p., Chapitre Trois, "The Etymologies", p. 370.
[10] "Pourtant ni loup, ni Balrog, ni Dragon n'auraient mené Morgoth à ses fins s'il n'y avait eu la trahison des Humains." Cf. Le Silmarillion, op. cit., "Quenta Silmarillion. L'histoire des Silmarils", Chapitre XX, "La cinquième bataille : Nirnaeth Arnoediad", p. 195.
[11] "Quelque chose a rampé, ou a été tiré, des eaux sombres sous les montagnes. Il y a dans les profondeurs du monde des êtres plus anciens et plus répugnants que les Orques " Cf. Le Seigneur des Anneaux, op. cit., Livre II, Chapitre quatre, p. 340.
[12] "Pour résister aux forces que Sauron aurait pu envoyer reconquérir les cols et les anciennes terres de l'Angmar, il n'y avait guère que les Nains des Collines de Fer, et derrière eux la désolation ; et derrière eux, un Dragon. Et ce dragon, Sauron en pouvait faire terrible usage !" Cf. Contes et Légendes Inachevés, op. cit., Troisième partie : "Le Troisième Age", III, "L'Expédition d'Erebor", p. 718.
[13] "Il y a dans le monde beaucoup de choses mauvaises et hostiles qui portent peu de sympathie à ceux qui vont sur deux jambes, mais elles ne sont pas les alliées de Sauron et leurs buts sont personnels." Cf. Le Seigneur des Anneaux, op. cit., Livre II, Chapitre trois, "L'Anneau prend le chemin du sud", p. 319.
[14] "Je suis le seul dont le regard ait percé l'Ombre de la Porte. Au-delà de cette Ombre, il est là, qui toujours t'attend : le Fléau de Durin." Ibid., Appendice A, III, "Les gens de Durin", p. 1150, traduction modifiée.
[15] "Les rangs des orques s'étaient ouverts, et ils reculaient en masse, comme effrayés eux--mêmes. Quelque chose montait derrière eux." Ibid., Livre II, Chapitre cinq, p. 361.
[16] "Quant à Sauron, il savait où elle se blottissait. Il lui plaisait qu'elle demeurât là, affamée, mais avec une malignité intacte, gardienne de l'ancienne voie d'entrée dans son pays, plus sûre que tout ce que son propre talent aurait pu imaginer. Et les Orques, c'étaient des esclaves utiles, mais il en avait en abondance. Si Arachné en attrapait de temps à autre pour satisfaire son appétit, qu'à cela ne tienne : il pouvait s'en passer. Et parfois [...], Sauron lui envoyait les prisonniers dont il n'avait pas mieux à faire : il les faisait conduire à son trou et exigeait un rapport sur le spectacle qu'elle donnait alors." Ibid., Livre IV, Chapitre neuf, "L'antre d'Arachné", p. 777.
[17] "Mais Ungoliant avait grandi, et lui-même [Morgoth] s'était affaibli de lui avoir prêté son pouvoir : elle se dressa devant lui, l'enveloppa de son nuage mortel et lança autour de lui un filet de lianes gluantes pour l'étrangler." Cf. Le Silmarillion, op. cit., "Quenta Silmarillion. L'histoire des Silmarils", Chapitre IX, "La fuite des Noldor", p. 76.

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