Le Conte de Khûndrad.
© Paul Prache (Khûndrad), Chroniques de Chant-de-Fer, 2005.
"finalement le poids de son équipement et la fatigue eurent raison de ses dernières forces."




Narn I Nirna-Gonnath.
"La Geste des Pierres Pleureuses"

Du grand royaume nain de l'Ered Lingon où les Naugrim creusaient, deux cités étaient les émissaires à l'air libre, et c'étaient Nogrod et Belegost, dont une partie était établie à flanc de montagne. Leurs murailles étaient hautes et leurs guerriers vigoureux, et de tous les Nains c'étaient ceux que les Elfes toléraient le plus. Ces deux villes servaient d'entrepôts aux marchandises et aux monceaux de richesses qu'extrayaient et que produisaient les mines souterraines de l'Ered Lingon, le royaume aux dix mille mineurs. Le Roi de Belegost, en nain Gabilgathol, avait pour nom Hannár, fils de Onár qui était le Roi-sous-la-Montagne en Ered Lingon et qui siégeait à Kizig-Zalbrad, la cité cachée au fin fond de l'Est Nain. Et Onár avait eu un frère, Frár, qui mourût jadis d'une chute dans les profondeurs glacées de la Mer du Nord lors d'une expédition contre le flanc est du royaume de Morgoth. Frár laissa derrière lui un fils, Ginnár, qui régnait avec justice sur Nogrod, que les nains appelaient Tumunzahar, et les Elfes le nommaient Inangon, l'Esprit de Fer, car on disait que malgré sa petite taille il aurait fait baisser le regard à Tulkas lui-même. Tulkas le savait par Ulmo mais dans sa divine bonhomie ne s'en formalisait pas.
Non loin des deux cités, au sud du Thargelion et proche des rives occidentales du Gelion, vivait la cour de Tincaran Epée-Bleue, un Elfe de haute lignée Noldor qui s'était volontairement coupé du monde pour parfaire seul ses connaissances en métallurgie, même si toute sa cour n'était pas d'ascendance Noldor. Beaucoup disaient qu'on retrouvait en cela chez lui le sang de Fëanor, et en effet il descendait du Piégeur d'Etoiles, car sa mère était Elanor, et elle descendait en droite ligne de Fael-Lachen, la sœur de Mirièl mère de Fëanor. Cette parenté était une des raisons pour lesquelles Caranthir, malgré son fort caractère, tolérait la présence de ces Elfes dans le Thargelion sur lequel il régnait, malgré le fait que Tincaran et ses amis aient toujours refusé de se plier au Serment de Fëanor. Et Tincaran avait une fille, et cette fille se nommait Simbel, Eternelle. Ils vivaient à cent dans une petite cité aux demeures ciselées dans du bois blanc non loin d'une petite forêt, et le soir un parfum d'amande flottait dans l'air, et sous le sol le Seigneur Tincaran achevait son savoir. Et sa fille apprenait la musique, mais aussi la pensée, l'histoire, la manière dont était le monde et comment il avait été. Mais le soir elle s'installait au balcon de son Palais de bois et regardait le Lune, priant en secret Tilion le Grand de l'emmener sur son vaisseau d'Argent.
Car quand tous à Caras-Tola, la Ville-Ile, adoraient la douce Arien et ses chauds rayons, Simbel était une fille de la Nuit, une Moriquendi parmi les Noldor ; et la lumière du jour l'écrasait, et elle ne s'épanouissait que dans le frisson nocturne. La journée elle allait dans la forêt proche, Mallornien, et sous l'ombrage des hauts mallorns centenaires elle chantait comme l'avait fait avant elle Lúthien Tinúviel pour le malheur et le bonheur conjoints de Beren. Mais son chant se perdit dans les cieux jusqu'à son cinquantième anniversaire.
En plein mois de Vyndinië, Tincaran s'avisa du manque de mithril dans sa forge, il convoqua alors un elfe nommé Menelîn et il lui parla en ces termes :
- Jadis je rendis un grand service à Frár lors de son voyage vers les terres du Nord, comme tu le sais, avant sa fin tragique. Son fils Ginnár a donc hérité d'une dette envers moi, et j'ai un besoin pressant de mithril. Va lui mander cela, il en a ses entrepôts pleins à Nogrod, et emmène ma fille pour qu'elle se choisisse quelque chose pour son anniversaire, je n'ai pas le cœur à m'en occuper.
Menelîn pensa que c'était pitié que le père envoie la fille dans une cité de nains choisir son propre cadeau, mais il ne parla point. Ils partirent tôt le matin, alors que la brume se dispersait lentement sous les premiers rayons du soleil. Et il montaient deux fiers coursiers blancs dont l'un, celui de Menelîn, avait vu autrefois la lumière des Arbres avant qu'elle ne s'éteigne. Ils traversèrent le Gelion à Sarn Athrad, ou un garde ouvrit la Porte à la seule vue de Menelîn. S'étonnant de cela, Simbel questionna tant et tant que le vieil elfe finit par révéler que jadis il avait travaillé avec les Naugrim a de nombreuses œuvres, et qu'il avait été un des grands forgerons elfes des temps passés, sous un autre nom, qu'il avait forgé l'ithildin, et gagné le respect de nombres de Nains. La vie de Menelîn fut éclairée par ce récit d'un jour nouveau pour la jeune Simbel. Il poursuivirent leur route et furent vite à Nogrod ou les Portes s'ouvrirent aussi facilement qu'à Sarn Athrad. Or, au cours de leur visite des marchés nains de Zirak-Tharbun, ils s'approchèrent peu à peu de Zirikzugl, le Palais de Ginnár, et tandis que Menelîn négociait des mèches de bougie, Simbel flâna aux alentours de la porte du Palais, et à cet instant en sortit Fjalár le fils de Ginnár, et il portait un haubert de mithril sur un surcot bleu frappé de l'enclume de la maison de Ginnár. C'était un nain poète qui se lamentait de vivre à l'ombre de l'Ered Lindon et s'il faisait en cela la honte de son père, ses chants étaient forts appréciés des rares Elfes de passage à Nogrod ; car il jouait du luth, de la flûte, de l'arkaïlon, et il connaissait l'harmonie des sons ; et il désirait plus que tout contempler Menegroth et participer à de grands travaux pour les Elfes. Et quand ils se virent ils s'arrêtèrent, et Simbel trouva en ce Nain toutes les qualités de son propre peuple sans aucun de ses défauts, car il avait la force et le sens de l'Art mais aussi celui de la Vie simple. Quant à Fjalár il crût se trouver en face de Varda elle-même.
Alors qu'ils se regardaient, Menelîn appela Simbel.
- Tu as choisi un cadeau ? lui demanda-t-il.
Fjalár se précipita et lui présenta une Silmessar de sa propre facture, une des copies que les Nains avaient tenté de faire des Silmarils tant les Elfes leur en avaient parlé, et cette pierre était de petite taille mais fort bien ouvragée et enchâssée dans une fine résille de mithril, et même si ce n'était qu'une pâle copie des Silmarils c'était un présent royal.
Menelîn, en voyant cela et l'hésitation de la jeune fille, fut prit de pitié et de crainte, car son cœur était clairvoyant et son esprit avait été affûté par maints hivers ; et il dit alors d'une voix autre que la sienne ( et qui semblait être celle d'Uruhir le Devin des Valars tant elle était grave et profonde ) :
- Simbel, si tu acceptes ce présent, tu connaîtras la joie et la douleur en si peu de temps que ta vie se fanera comme celle des hommes mortels…
Mais ces mots n'effrayèrent point la jeune princesse qui céda à son cœur et se saisit alors de la pierre, scellant ainsi le pacte qui la mènerait à sa perte. De son coté, Fjalár attrapa vivement sa main et la baisa, puis lui demanda en relevant les yeux :
- Quand nous reverrons-nous, belle dame ?
Mais Simbel avait déjà disparu, avec la vivacité propre aux gens de son espèce.
Lors du retour, Simbel et Menelîn convinrent que la Silmessar serait présentée à Tincaran comme un simple choix de sa fille. Celui-ci accepta cette idée sans soupçons, car il était impatient de travailler son nouveau minerai ; mais Menelîn voyait s'approcher les sombres nuages de la guerre et de la ruine sur Caras-Tola et sur Nogrod, sans savoir d'ou lui venait ce pressentiment.
Or il advint que les mois passèrent et qu'il se présenta à Simbel plusieurs occasions de se rendre à Nogrod, et à Fjalár de nombreuses opportunités de quitter sa cité pour parcourir les rives est du Gelion au sud de Sarn Athrad, et il n'avait pas peur de nager malgré son hérédité car c'était pour retrouver celle qu'il aimait qu'il luttait contre les flots. Et leur amour crût avec les saisons sans que Tincaran ne se rende compte de rien ni personne d'autre si ce n'est Menelîn ; et nul à Nogrod non plus ne se doutait de la raison des absences de Fjalár.
Or un matin, une délégation d'Elfes passa non loin de Caras-Tola en se dirigeant vers l'Est ; et leurs chevaux étaient blancs, et ils portaient bien haut la bannière de la maison de Thingol. On leur ouvrit les portes de Nogrod et ils furent conduits à Ginnár, et ils lui parlèrent en ces termes :
- Salut à toi au Roi de Nogrod. Le Seigneur Thingol de Menegroth à grand besoin d'autres artisans pour parfaire sa cité et son armement, et il sollicite ton aide dans la lutte contre Morgoth Bauglir.
- Soit, répondit le Roi, il vous sera envoyé de grands artisans et de bons forgerons.
Et il fit comme il avait dit, et les Nains partirent en une grande compagnie lourdement armée car la région n'était plus aussi sûre qu'elle l'avait été et depuis peu leurs communautés en voyage ressemblaient plus à des armées qu'à de simples voyageurs, et avec eux allaient les Elfes de Menegroth et leurs bannières dorées. Fjalár resta à Nogrod cependant et continua à voir Simbel.
Un jour, Simbel parla à Fjalár en ces mots :
- Cela fait trop longtemps que nous nous cachons. Révélons à nos deux peuples notre amour et vivons ensemble au grand jour.
- Je ne sais, répondit Fjalár. Il n'est guère d'amitié entre notre nos deux peuples, le premier qui s'est éveillé sous les étoiles et qui porte fièrement ses yeux vers l'Ouest, et le second qui sommeilla plus longtemps que les autres sous la terre pour ne cesser plus tard de la creuser comme à la recherche de ses propres origines. S'il n'est pas d'amitié entre eux, comment veux-tu qu'ils comprennent notre amour ?
- N'en as-tu donc point assez du secret ?
Elle parlait ainsi et lui arrachait le cœur à chacun de ses mots car il voyait qu'elle avait fini par souffrir de ces dissimulations. Alors il lui promit d'en parler à son père Ginnár dès le lendemain, et il lui pria d'être présente dans la cité afin de pouvoir la présenter au roi.
Le lendemain très tôt Simbel s'habilla de nuit et quitta silencieusement Caras-Tola, et même Menelîn le sage ne perçut pas son absence à temps. Elle entra dans la ville grâce à Fjalár et resta à l'extérieur du palais, tendue et anxieuse, son cheval à coté d'elle.
Mais Fjalár avait rassemblé son courage et il parlait de son amour à son père en privé. Et Ginnár répondit ainsi :
- Je comprends ton hésitation à m'en parler mon fils, et je ne sais réellement que penser de cette histoire. En vérité les Elfes n'ont pas toujours été nos amis, et même si Tincaran est un Noldor et que sa cour comprend le sage Menelîn que tous respectent ici, je t'enjoins à la prudence. Cependant je vois que ton amour est puissant, et je saurais respecter cela.
Mais à ce moment entrèrent deux nains en grand fracas. Leurs hauberts et leurs barbes étaient couverts de sang séché et ils avaient le visage d'hommes fourbus, et le fil de leurs haches était émoussé. L'un d'eux tomba en entrant, le second conta son aventure :
- Mon roi, venge tes frères morts à Menegroth. Le Roi Thingol nous a confié de multiples tâches en son palais merveilleux et nous les avons accomplies, mais il refusa de nous payer. Il possède le Nauglamir, que notre peuple avait forgé pour le grand Finrod Felagund, et un de ces Silmarils que tant ont décrits. Et bien la réalité est au-delà de nos rêves. Nous avons réclamé notre dû et il nous a été refusé. Le roi nous as insultés, à parlé de notre race grossière, révélant ainsi le fond de son cœur d'elfe plein d'orgueil. Alors nous avons tué le Roi-Gris et prit le Nauglamir comme paiement de leur dette. Las ! Nous sommes les deux seuls à avoir pu franchir l'Aros. Ton cousin Gilmo Dolzrazir est mort le Nauglamir dans la main et les maudits elfes l'ont repris.
- Voilà ce que sont les Elfes, dit Ginnár, se tournant vers son fils les yeux flamboyants. Nos meilleurs artisans ont été assassinés pour avoir voulu être payés pour leur travail ! Mais nous les vengeront, et tu seras celui qui mènera l'armée de Nogrod jusqu'à Menegroth pour la ruine et le sang.
Fjalár ne répondit pas, car il savait que son père était dans une de ces rages ou il était vain de répondre. Mais son cœur était plein de crainte pour Simbel qui était désormais à l'intérieur d'une cité ou les Elfes étaient haïs. Il conçut dès ce moment le plan de s'enfuir vers d'autres lieux.
Il parvint à sortir du palais et avertit Simbel des évènements. Ils réussirent à la faire sortir sans avertir les gardes et se donnèrent rendez-vous dix jours plus tard au sud de Sarn Athrad ; Fjalár déserterait l'armée Naugrim tandis que Simbel quitterait une fois de plus sa demeure, la dernière fois sans doute. Il était aussi difficile pour un Nain de vivre chez les Elfes que l'inverse désormais, aussi Fjalár ne pourrait pas vivre à Caras-Tola. Leurs séparations furent plus douloureuses que jamais.
Or il a été dit en d'autres lieux que Nogrod demanda l'aide de la cité de Belegost qui lui refusa, car cela peut être le rôle des amis que de s'opposer à la folie de leurs compagnons, et cependant Nogrod s'enferra dans sa volonté de vengeance et s'arma lourdement. Tant et si bien que dix jours plus tard une armée sortit de la cité, et à sa tête était Fjalár, le seul Nain qui ne voulait pas la destruction de Menegroth et qui ne pensait qu'à sa belle. Et les haches étaient nombreuses et les voix des Nains résonnaient sur les routes, et ils furent acclamés à Sarn Athrad, car on les voyait de loin, c'était comme une masse immense de métal luisant au soleil, un serpent entièrement d'acier d'ou s'élevait une clameur et des chœurs belliqueux, et leurs bannières s'élevaient hautes dans le ciel. Et telle était la fureur et la folie des Nains que Fjalár, malgré tous ses efforts, ne put quitter l'armée, car alors qu'un campement était prévu au cours duquel il voulait tenter de fuir, les autres commandants y renoncèrent au dernier moment et la troupe marcha toute la nuit, emplissant le Beleriand du bruit de leurs pas, de leurs chants de guerre et du cliquetis de leurs armes.
Et Simbel, qui attendait au sud, les vit passer, et attendit une journée entière Fjalár qui ne vint pas. Alors elle perdit tout courage et s'adressant au Lune qui se levait, pleurant, maudit les étoiles de l'avoir fait naître elfe. Et elle se retira dans les bois proches, attendant des nouvelles du Nain. Elle y vécut comme un animal, presque entièrement nue, à la manière de Nienor quand elle fut foudroyée par le regard de Glaurung. Elle ne portait en réalité qu'une simple tunique d'étoffe elfique et à sa cheville droite la Silmessar de Fjalár ; sa chevelure brune volait dans la brise du soir quand elle sortait à l'orée de la forêt, les yeux pleins de larmes tournés vers l'ouest. Mais la seule lueur d'espoir qui s'attardait en son cœur venait du souvenir de la force de Fjalár, et sa bestialité apparente était plus un choix qu'une preuve de folie.
Or l'armée des Nains traversa l'Aros et rentra dans la forêt de Doriath, et rien ne freina leur marche puisque Melian la Maia avait quitté ces lieux depuis la mort de son roi. Et ils entrèrent finalement en Menegroth, et là eut lieu la bataille tragique qui est décrite en bien d'autres livres, et ou Fjalár eut sa part, car il lui était impossible de ne pas se battre devant les autres nains ; et il révéla une grande force que son père eut été fier de constater s'il n'était pas resté en Nogrod, car malgré son penchant pour les Arts il savait bien se battre. Sa hache tomba et retomba et répandit le sang des Elfes, mais avec moins de force toutefois que celles de ses compagnons, car son bras n'était pas habité de la même hargne. Ce fut ainsi qu'il ne fit que blesser Maglung à la Main Lourde qui gardait la salle du trésor de Thingol et que ce fut Jari, son cousin, qui l'acheva d'un coup puissant sur le heaume. Mais énormément de Nains étaient morts ici et seulement la moitié de ceux qui étaient partis de Nogrod ressortirent des cavernes de Menegroth, avec le Silmaril et le Nauglamir qui le portait. Mais Fjalár refusa de le mettre à son cou et ce fut Jari qui le fit, ce qui n'était que justice puisqu'il avait tué au combat son plus ardent défenseur.
Et leur peine ne s'arrêta pas là. Car lors du chemin du retour, il furent surpris à Sarn Athrad par les Elfes de Beren, le compagnon de Lúthien. Et les flèches pleuvaient sur leurs casques et finalement Beren tua lui-même Jari qu'il prit pour le chef de l'expédition car il portait le Nauglamir, et ainsi le Silmaril échappa aux Nains une fois encore.
Mais dans ceux qui fuirent se trouvait Fjalár, et ils finirent par atteindre l'est et les pentes du Mont Dolmed. Mais là les Gardiens des Arbres s'avancèrent, et ils étaient grands, très grands, et les Nains furent terrifiés et comme pétrifiés. Les Gardiens se saisirent des guerriers et les emmenèrent dans les profondeurs des bois. Cependant Fjalár ne fut pas attrapé. Certains voient dans ce fait l'intervention de Yavanna ou du moins d'une puissance supérieure prise de pitié pour le Nain et l'Elfe qui s'aimaient. Alors Fjalár fut le seul à échapper aux Gardiens sous les yeux accusateurs de ceux qui étaient emmenés dans les bois et il erra longtemps vers le sud à la recherche de Simbel. Mais il était dit que leur couple ne serait jamais réuni sur cette Terre.
En effet il advint que les nouvelles de la Bataille de Sarn Athrad arrivèrent jusqu'aux oreilles de Simbel, et alors une douleur poignante saisit son cœur. Et elle cria à la lune avant de se jeter dans le Gelion, persuadée que Fjalár était mort, et alors qu'elle se noyait dans le courant Aulë, Mahal selon les Nains, la changea en pierre et elle se dressa comme une sirène au milieu du fleuve à quelques lieues au sud de Sarn Athrad ; et il ne dépassait que sa tête levée vers le ciel et son bras droit tendu en l'air jaillissant des flots gris. C'est alors qu'elle devint réellement éternelle, du moins comme peut l'être une statue.
Et quelques jours plus tard Fjalár arriva sur les berges du fleuve. Il ne l'avait trouvée nulle part, et les Nains avaient par dépit rasé Caras-Tola et Tincaran était mort dans son atelier avec à la main les armes qu'il avait forgées , et Menelîn s'était battu contre ceux qu'il avait aidé autrefois puis avait péri, de sorte que Fjalár ne pouvait chercher de ce coté et craignait même que Simbel n'ait été tuée au cours de cette attaque perfide et inutile. Et il ne pouvait non plus retourner à Nogrod car il savait qu'il y serait reçu comme un traître et un lâche. Même Belegost, malgré son opposition à l'attaque de Menegroth, lui avait fermé ses portes, car il ne faut pas oublier que son Roi Azaghâl Hannár était l'oncle de Ginnár et qu'il ne pouvait accueillir le fils du Roi de Nogrod contre la volonté de celui-ci. De sorte que Fjalár est fou de désespoir et n'avait nulle part ou aller.
Et alors qu'il atteignait les rives du Gelion il vit le bras et le visage de Simbel dans les eaux et il crut que c'était bien elle et qu'elle se noyait, il poussa un cri plein à la fois de joie et d'inquiétude. Il se jeta à l'eau et tenta de la sauver, mais quand il put voir qu'elle était faite de pierre et non pas de chair sa raison s'en fut dans les eaux du fleuve, et il lutta jusqu'à l'épuisement pour l'arracher au socle de granit qui la liait au lit du fleuve ; mais finalement le poids de son équipement et la fatigue eurent raison de ses dernières forces et il sombra lui aussi avec un dernier cri de désespoir. Et Aulë eut pour lui le même geste que pour la jeune elfe qu'il avait aimée, et il fut également changé en une statue presque entièrement immergée, les mains autour du corps frêle de Simbel et le visage à l'air libre, les yeux lui aussi levés vers les cieux comme pour implorer leur pitié.
Et ils se tenaient encore ici, au cœur du Gelion, lors du bouleversement du monde, et les flots qui s'écoulaient inlassablement sur leurs visages donnaient l'impression que les deux statues pleuraient, et même si elles disparurent lors de la refonte du monde et même si bien peu s'en souvienne aujourd'hui, c'est pour cette raison que les rares personnes à avoir pu les voir en période de sécheresse où le niveau était assez bas pour qu'on les voient bien des rives, ou lors de passages en barque, les nommèrent Nirna-Gonnath, les Pierres Pleureuses...

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