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< Stéphane Grignon >

Le Professeur Claude Lecouteux, occupe la chaire de littérature et de civilisation
médiévales germaniques. Ses domaines de recherche sont : la littérature (savante et de divertissement), l'histoire des mentalités (mythologies, croyances, superstitions, magie, contes, légendes). Claude Lecouteux est rattaché aux écoles doctorales "Mondes antiques et médiévaux", "Littérature et civilisation étrangères", "Sciences du langage" et à l'EA 2576 (lexicographie, le vocabulaire scientifique au Moyen Age). A l'étranger il participe au projet japonais-français EURASIE, étude comparée des mythes occidentaux et extrêmes-orientaux.

1er Entretien avec Claude Lecouteux
(questions posées par Stéphane Grignon)

Stéphane Grignon : Professeur,

C'est en parcourant votre livre intitulé " Les Nains et les Elfes ", au demeurant limpide et instructif que m'est venue l'idée de vous écrire personnellement. J'ai depuis pu vous parler et vous exposer le sujet de cette lettre et déterminer un peu l'intérêt que vous pourriez y trouver. Mon propos traite de Nains lui aussi, mais plus particulièrement du Nain des œuvres écrites par le Pr. J.R.R. Tolkien. Je suis moi même, pour me présenter, jeune Webmestre (Auteur d'un site Internet) dont le principal intérêt est la recherche à propos de ceux-ci. [>Note : Il est important tout de suite de séparer l'engouement actuel que suscite l'adaptation cinématographique du 'Seigneur des Anneaux' de ce site en particulier centré lui sur les écrits et le corpus de J.R.R. Tolkien.]

C'est en cherchant de façon plus approfondie dans les sources qui ont été utilisées par cet auteur que j'en suis venu à la mythologie et l'étude des premiers écrits consacrés aux nains. D'après mes premières conclusions le Professeur Tolkien, Philologue et enseignant la littérature et les langues anciennes à Oxford, était féru de mythologie. Il tirait en partie la propre histoire de ses nains, du monde féerique qu'il fut amené à créer dans ses œuvres, des anciennes histoires et mythologies scandinaves, germaniques (et de l'histoire des hébreux…mais ceci ne concerne pas cette lettre-ci). En effet derrière beaucoup de caractéristiques qu'il accorde à ses nains on retrouve des éléments dans les Eddas, le Gilfaginning, la Völuspá pour ne citer qu'eux. On sait que Mr Tolkien n'est pour beaucoup qu'un auteur de littérature anglaise, pourtant si l'on parcoure sa bibliographie et sa biographie on ne peut écarter ses connaissance et sa maîtrise des mythes et histoires médiévales, et dans mon cas on peut aussi se demander dans quelle mesure ces connaissances furent utilisées dans ses œuvres à propos de ces nains.

Ce qui me conduit à vous et à ce livre si intéressant.[>je ne dis pas du tout ceci pour attirer votre sympathie, mais bien pour le côté éclairant de sa lecture]. Avant de continuer et de vous demander quoi que ce soit, je crois qu'un bref rappel du nain 'créé' par le Pr. Tolkien pourra vous amener à comprendre ce à quoi je veux en venir.

- Le terme qu'utilise Tolkien est Dwarf [>pluriel :Dwarves, pour Tolkien] du vieil anglais dveorg qu'il maîtrisait et enseignait lui même à Oxford
- Dans la mythologie de Tolkien le nain fut créé de l'esprit ambitieux et impatient d'un 'sous dieu' forgeron [> Aulë] et artisan dont le désir ardent était de créer son propre peuple, mais dans sa hâte il en oublia de leur donner leur propre volonté ce que l'unique Dieu reconnu [>Eru] finit en fin de compte par lui accorder (des vers en quelque sorte…)
- Sa taille est estimée à 4 pieds (1m20)
- Il est en premier lieu artisan, forgeron et guerrier
- Il habite les montagnes et cavernes aménagées comme des cités (entouré des pierres et de la terre)
- Il n'a aucune capacité magique sauf pour la création d'objets aux puissants charmes
- Nain et trésors font très bon ménage
- Parmi ses ennemis les plus féroces on trouve les dragons
- Le secret l'entoure , personne ne connaît son nom propre (inner name) ou son langage.
- Le premier d'entre eux fut appelé (surnommé) par les autres peuples : Durin. Il fut le premier des sept pères des sept tribus naines (notons là aussi l'importance récurrente du chiffre 7, pour les nains)
- Leurs noms d'emprunts comme celui de Durin sont pour la majorité tirés de la Völuspá et des Eddas [>annexe 1]
- Les objets mythiques et aux grands pouvoirs de son monde sont bien souvent les œuvres de forgerons nains et ceux-ci sont souvent très puissants : épée si coupante qu'elle ne tient pas dans un fourreau et coupe le fer, haubert léger comme une chemise et invulnérable aux coups les plus féroces, heaume à visière damasquiné à la forme d'un dragon et inspirant l'effroi….
- Il y eut une guerre entre nains et elfes à propos d'un collier (freyja ?) et de l' " ivresse de l'or " qu'il déchaîna entre ces deux peuples.
- Il existe des trésors de nains maudits poursuivant sur des générations leurs voleurs. Certains furent enfouis à jamais dans des cours d'eau.

 

1 Que vous inspirent ces caractéristiques et ressemblances ? en rapport avec vos propres études sur les Nains dans l'histoire et la mythologie. Vous pouvez à loisir développer certaines de ces ressemblances si elles doivent de votre avis mériter plus d'intérêt pour nous.

Claude Lecouteux : Les ressemblances sont normales puisqu'elles proviennent des mêmes sources, mais T utilise plus la littérature en moyen anglais que moi.Il faut aussi regarder du côté du Kalevala finnois (pour le mythe du forgeron), la mythologie irlandaise (Eru rappelle furieusement Eriu, la déesse Irlande), sans doute la mythologie balte (cf. un nom comme Aulë).

2-Partageant d'après vos propres dires les mêmes champs d'investigation que le Pr. Tolkien [>que vous qualifiez d'ailleurs de 'génie' en la matière ] à l'université où vous enseignez, l'idée de travailler sur cet auteur ne vous est-elle jamais venue ? Cela au vu du succès phénoménal de ses récits(1) et de son cursus proche du vôtre.

Claude Lecouteux : Non, car je ne mélange as travail et plaisir, et j'ai préféré en rester à l'enchantement que fut pour moi la lecture du Lord of the Ring. J'ai dégusté son texte, aimé ses références intertextuelles, ses clins d'œil au médiévistes. Je n'ai jamais eu envie de démonter son récit, par respect devant le génie.
Etant moi-même auteur de romans dans lesquels j'utilise mes connaissances de mythes et légendes anciens (sauver les dieux (épuisé), le mort aventureux, Imago, 2003), je me sens de profondes affinités avec T. et je sais comment il a procédé. Il a réactivé un schéma mythique: la quête d'un talisman, puis, sur cette structure prédéfinie, il a greffé thèmes et motifs, adaptant ceci et modifiant cela. Le couple héros/fidèle serviteur est un poncif des littératures médiévales, par exemple. T. a ajouté d'autres héros par le biais de l'entrelacement des récits (celui des Ent = géants, vieil-anglais eotenas!), des fées (ici empruntées aux légendes celtiques), du magicien malfaisant (derrière lequel devrait se cacher le Klinschor du Parzival de Wolfram d'Eschenbach). Toutes ces histoires pourraient être indépendantes mais elles se rejoignent sur un point focal: mettre fin à l'extension d'un empire des Ténèbres, dont les acteurs sont, entre autres, des morts (draugar) et des monstres, qui menacent de détruire la terre, l'Empire du Milieu (Midgard!!). La géographie du récit est nourrie de passages empruntés au Beowulf (cf. le combat contre Grendel) et à d'autres récits. Pour ses créatures, T. a puisé dans le Livre des monstres (Liber monstrorum), la Lettre de Farasmanes (De rebus in Oriente mirabilibus), mais en brouillant les pistes, c'est-à-dire en composant ses propres monstres à partir de ceux qu'il trouvait dans ces récits. Mais, et c'est là son génie, il a redonné vie à ce qui dormait dans les ouvrages d'érudition. Ce sont donc des centaines de sources qu'il faut rechercher, on les apprécierait mieux si l'on connaissait le contenu de sa bibliothèque. Moi, pour un roman de 200 pages, j'utilise entre 100 et 150 textes médiévaux, alors songez au Lord of the Ring!

3- A propos de ces noms tirés des écrits de Snorri Sturlusson que donne Tolkien à ses nains, l'ouvrage de C.-N. Gould " dwarf-names … " étant difficilement trouvable, pouvez vous nous donner d'autres sources française ou anglaises afin de les traduire au plus juste ? Et avez vous, considérant cette approche particulière du nain de J.R.R. Tolkien, d'autres ouvrages à nous conseiller pouvant nous apporter de nouvelles précisions sur les sources de l'auteur ?

Claude Lecouteux : A lire pour en savoir plus :
Régis Boyer, Les sagas légendaires, Paris, les Belles Lettres, 1998
Régis Boyer, l'Edda poétique, Paris, Fayard-Denoël (traduction et commentaires de textes)
Virginie Amilien, Le troll et autres créatures surnaturelles, Paris, Berg International, 1996.
La géante dans la barque de pierre et autres contes d'Islande collectés par Jon Arnason, traduit par Asdis Magnusdottir et Jean Renaud, Paris, José Corti, 2003
Claude Lecouteux, Petit dictionnaire de mythologie allemande, Paris, Entente, 1991 (épuisé mais se trouve d'occasion)

4-Dans la mythologie et les études médiévales existe-t-il un telle notion de secret sur les nains que celle développé par le Pr. Tolkien au sujet de leurs noms propres [>inner names] de leur langue [>qu'il n'enseignent qu'exceptionnellement] et de leurs femmes pour se limiter à quelques exemples connus ?

Claude Lecouteux : Cacher son nom n'est pas uniquement le propre des nains: on se protège ainsi des attaques magiques de ses ennemis car le nom est l'essence de l'être et le connaître donne barre sur vous.

5-Si l'on considère le passage donné en annexe 2 ici tiré du Silmarillion de J.R.R. Tolkien traitant de la genèse des nains, est-il inconvenant de le relier en parallèle à l'histoire mythologique même des nains : Des vers issus d'Ymir le géant, à qui un dieu aurait donné ensuite volonté et forme ?

Claude Lecouteux : Je crois que T combine ici le mythe de la création des nains (vers dans Ymir) et celui de l'homme par les dieux (cf. Gylfaginning).

6- En tant que professeur , si vous deviez définir le Pr. Tolkien succinctement que diriez vous de lui ?

Claude Lecouteux : Après avoir écrit de remarquables travaux d'érudition, T. a su s'évader du carcan universitaire et de l'écriture réservée à quelques happy few pour se tourner vers le grand public, faire vivre les études médiévales en leur assurant un large public et contribuer ainsi à la pérennité des mythes et légendes qui font rêver, stimulent l'imaginaire. En ce sens, c'est un bienfaiteur de l'humanité car il montre que l'homme juste (ici un hobbit) et courageux surmonte les épreuves en se dépassant, donc que le bien l'emporte sur le mal, message suranné dans notre univers déshumanisé. T. n'est pas seulement à lire mais aussi à méditer.