Retour à l'Auberge


< Stéphane Grignon>

A travers ces Chroniques, écrites sous la forme d’un roman ou d’un essai, à l'instar des Contes Perdus, Anglin vous narre l’histoire de son peuple et vous livre aussi quelques anecdotes sur de grands héros, comme Azaghâl de Belegost (Premier Âge) ou Narvi, l’ami de Celebrimbor d’Eregion, et quelques idées et considérations, d’ordre plus sociales, sur le peuple des Nains.

Cet essai n’en est qu’à ses débuts et, au cours du temps, les chapitres suivants vont s’attacher à le développer si, bien sûr, vous souhaitez en savoir davantage.


Je me nomme Anglin Turcam. Je suis né en Erebor quelques années avant la Guerre de l'Anneau. J'ai beaucoup voyagé à travers la Terre du Milieu, le plus souvent en solitaire. Des Montagnes Bleues de l'Ouest, chères à mon peuple, à Erebor par l'Est et, plus au Sud, Aglarond, les Cavernes Étincelantes, j’ai cheminé sur de nombreuses routes dont la plupart, d'ailleurs, furent tracées et construites par mes ancêtres.
La Comté est un de mes lieux de passage préférés ou j'aime à m'arrêter pour discuter et mettre par écrit tout ce que j'ai pu y voir ou y entendre. Qu'il y fait bon, en effet, de fumer leur fameuse herbe de Tobold tout en devisant sur les vérités de notre monde.

Au cours de mes errances, j’ai souvent constaté mépris, lieux communs, voire même marques d’hostilité à l'encontre de mon peuple. Il est en effet fréquent qu'une préférence soit portée aux Enfants d'Ilúvatar.
Je ne veux en aucun cas nuire ou ternir les si grands faits que les Elfes ont accomplis au cours des Âges, mais, plus simplement, lever ce voile d'ignorance ou de secret qui caractérise les miens.

Je crois sincèrement que fort nombreux sont les malentendus et méprises concernant notre histoire et nos relations avec les autres peuples de la Terre du Milieu, et que moult d'entre eux peuvent tout au moins être mieux cernés, voire même compris, pour peu que l'on éclaire un peu ces mystères par une version donnée par nous-mêmes. Nous le savons tous, le berceau de l'hostilité du mépris ou de la haine entre deux peuples est souvent tout simplement l'incompréhension de l'Autre qui tend rapidement à se transformer en de la méfiance.

Fort peu de récits narrent les aventures du peuple nain. Pourtant, certains méritent que l'on s'y intéresse. Profitant de ce savoir qui me fut transmis par les miens, je me propose de vous en conter quelques-uns encore conservés par nos Anciens, gardiens de l'héritage et du savoir secret des Sept Pères des Nains.


PAT TROUVESENTIER

Pour commencer, il faut encore vous préciser qu'en la Comté je fis l'acquisition d'une taverne, située sur le chemin qui mène de Stock à la Grande Route de L'Est, à un mile environ au sud du Pont de Brandevin. Baptisée l’« Auberge du Nain Errant », et par certains l’« Auberge du Nain Poète », elle fut tenue par d'autres que moi-même, Nains ou Hobbits de mes amis, lorsque je me trouvais sur la route. Nombre des récits qui vont suivre ont été racontés ou reconstitués dans cette auberge ; et non moins nombreux furent les convives qui participèrent au déroulement correct de cette œuvre.

Mon premier ami de fortune avec qui j'eus l'idée de ce projet fut, sans doute aucun, un Hobbit. Celui-ci habitait un petit trou, ou smial, tout semblable à ceux que l'on trouve du côté de Cul-de-Sac, placé au Sud-Ouest de Stock. Il était apparenté aux Maggot et, donc, à leurs si fameux champignons ! Il se nommait Pat Trouvesentier et, pourtant, les sentiers n'étaient pas les seules choses qu'il savait dénicher quand il s'agissait de recherches concernant la Terre du Milieu et son histoire. Son trou, quand on avait l'honneur d'y être invité, sentait agréablement bon les vieux parchemins et l'odeur du thé.

Il faut savoir qu'en ce qui concernait la lecture, il n'aurait fallu pas moins de sept nains et pas moins de sept années pour tout décortiquer. Mais, heureusement, Maître Pat, lui, avait établi une procédure si simple pour lui-même et si compliquée pour tout autre, qu'au moindre mot il disparaissait et trouvait pas moins de douze volumes sur n’importe quel sujet, avant même que vous n'ayez eu le temps de tirer sept bouffées de son herbe personnelle, aussi parfumée que celle de Tobold Sonnecor. Quant à ce petit Perian, tout plein de ressources, il mesurait un peu plus de quatre pieds (sept pouces de moins que moi) et la première chose qu'on discernait chez lui était ses yeux perçants et, par-delà, une personnalité toute pleine de sagesse et de savoir.

Il avait 49 ans et moi 77 lors de notre première rencontre sur la route de Stock, ce qui était encore assez jeune pour nos deux peuples (nous étions à la dix-neuvième année du règne d'Elessar au Quatrième Âge). Notre amitié perdure depuis sans s’être jamais altérée. C’est lui qui m'aborda. Les nains à cette époque passaient moins souvent en la Comté et bien moins souvent encore dans ce quartier-là ; mais moi je cherchais (comme tant d'autres choses) à remplir ma bourse d'herbe à pipe et on m'avait dit que je la trouverais par ici et d'une certaine qualité qui plus est.

Et il me dit :
- Maître Nain, ne vous êtes-vous pas trompé de chemin ? Ils sont bien rares ceux qui passent en cette région.

Aujourd'hui lorsque j'y repense, je lui aurais en fait répondu que mon chemin n’aurait pu avoir meilleure issue que celle de notre rencontre. Mais à cette époque je lui répondis :

- Et bien rares les braves gens qui leur adressent la parole en effet. En fait, voyez-vous, je suis ici attiré par le désir de commercer quelque chose qui semble s'y trouver et d'une rare qualité.

Il parla encore et ses paroles furent :

- « Quelque chose » et « semble » sont bien deux mots appartenant au vocabulaire caractérisant les paroles pleines de secret des Nains. Ne pouvez-vous donc pas préciser un peu ?

Encore une fois ces mots résonnent d'une toute autre manière à présent que ce projet commun aboutit enfin. Mais légèrement courroucé par l'audace du Perian je lui dis :

- Mille lutins ! voici-là un Hobbit et des plus agaçants encore ! Présentez-vous un peu Monsieur. Peut-être pourrez-vous bien m'aider, en effet, et m'expliquer ce qui vous permet de juger l’origine, toute Naine qu'elle fut, de celui que vous venez à peine de rencontrer ?

S'en suivirent des excuses bien méritées et une invitation en sa demeure pour se faire pardonner. En fait, je compris bien vite que je m'étais emporté et que le jeune Hobbit n'avait d'autre pensée que cette invitation et les discussions qui s’en suivraient.

Je ne sais toujours pas s'il comprit ce quiproquo. En tout cas, nous n'en avons toujours pas reparlé. J'aurais pu aussi m'excuser et, lui, m'inviter tout de suite ; mais les choses en furent ainsi et chacun sait ce qu'il doit en savoir.

Nos premières discussions étaient déjà pleines de promesses, et le ton employé si bien partagé que nous devinrent vite de grands compagnons. Mes haltes se faisaient plus longues en la Comté et, bizarrement, j'y avais trouvé un accueillant foyer. Quant au jeune Trouvesentier, il vint bien vite à m'accompagner un peu plus loin qu'à l'accoutumée et les balades que nous fîmes ensemble demeurent d'excellents souvenirs parmi toutes celles que je fis dans mon existence.

Et un jour il me dit :

- Pourquoi ne donnez-vous pas plus de vous-mêmes, vous autres les Nains ? Le mépris que vous observez est souvent résultant de ce que vous cachez.

Je lui répondis alors :

- Voulez-vous en savoir plus ? La question n'est pas souvent posée.

Dès lors, et parce que le Perian me semblait tout prêt à écouter, nos discussions se firent plus thématiques et la première d'entre elles fut, à mon souvenir, celle que j'ai, dès lors, appelée « L'Éveil des Sept Pères des Nains ».

Les Chroniques de Chant-de-Fer,
par Stéphane Grignon.