< Julien Mansencal >

Les Petits-Nains sont sans doute la race la plus méconnue d'Arda. Les rares mentions que nous en donne Tolkien viennent du Narn i Chîn Húrin ou des diverses annales écrites par Tolkien. Nous n'en connaissons que trois représentants dans toute l'histoire d'Arda. Peu de races peuvent se vanter d'une telle méconnaissance.
Cependant, en sachant lire entre les lignes et en fouillant un peu dans les volumes de la série HoMe, on peut trouver ou déduire de nombreuses informations qui, si elles n'éclairent pas certains points désespérément obscurs, permettent au moins de s'imaginer un peu mieux qui étaient ces parias.

1) Caractéristiques générales

Les Petits-Nains sont les descendants de Nains exclus des diverses Maisons Naines. Les raisons de cet exil ne sont pas connues mais on peut supposer qu'ils avaient commis une grave entorse à la loi Naine. Suite à cette exclusion, leur morphologie subit des changements importants, les faisant rapetisser et devenant, semble-t-il, victimes de malformations diverses. Cependant, dans le Narn i Chîn Húrin, Túrin et ses hommes semblent confondre Mîm avec un Nain normal, signe que la différence de taille entre un Nain et un Petit-Nain est sans doute minime.
Mais Mîm dit lui-même : "Je suis vieux et pauvre, rien qu'un Nain, comme vous dites (1)." Ou encore à Túrin : "Tu parles comme un Seigneur-Nain d'autrefois (2)." Est-ce à dire que les Petits-Nains se considéraient encore comme des Nains à part entière ? Après tout, les Petits-Nains utilisaient également le Khuzdûl (3), comme lorsque Mîm parle d'Amon Rûdh (Sharbhund), bien qu'il semble avoir également des notions de Sindarin lorsqu'il rebaptise, par exemple, sa demeure Bar-en-Danwedh (4). Mais la généralisation à tous les Petits-Nains semble hasardeuse.
Cependant, le terme "Petty" de Petty-Dwarve ayant pour signification : "mesquin, insignifiant", on peut supposer que les Petits-Nains n'appréciaient guère cette dénomination et préféraient être considérés comme des Nains.
De plus, les Petits-Nains semblent avoir les mêmes coutumes que les Nains pour l'ensevelissement des morts, c'est-à-dire par l'inhumation dans la pierre. Après la mort de Khîm, le fils de Mîm, celui-ci et son second fils Ibûn se lamentèrent toute la nuit et au matin "la chambre était scellée par une pierre (5)."

2) Leur entrée en Beleriand

Ils entrèrent en Beleriand avant leurs cousins Nains mais également avant les Elfes (6), ce qui implique qu'ils se trouvaient forcément en Beleriand avant 1115 AA (entrée des Vanyar et des Noldor en Beleriand). Les Nains étant apparus après l'éveil des Elfes, en 1050 AA (7), les exclus des Maisons Naines ont donc eu au maximum 65 années des Valar (soit environ 625 années solaires) pour évoluer jusqu'à donner les Petits-Nains et arriver en Beleriand. Ce qui paraît plausible si ces Nains sont exclus des Maisons situées assez loin du Beleriand, autrement dit soit de Khazad-dûm (encore qu'elle soit assez proche du Beleriand) soit, plus vraisemblablement, des Maisons orientales, comme il est dit dans le Silmarillion : "Car Mîm descendait de ces Nains qui furent autrefois bannis des grandes cités Naugrim de l'est, et ils étaient venus vers l'ouest jusqu'à Beleriand longtemps avant le retour de Morgoth." Cette citation est difficile à interpréter : toutes les cités Naines connues se trouvent à l'est du Beleriand… mais le "venus jusqu'à Beleriand" semble suggérer une origine plus lointaine que Nogrod et Belegost (8).

3) Leurs demeures

Nous n'en connaissons que deux : Nulukkhizdin (Nargothrond) et Bar-en-Nibin-Noeg (Amon Rûdh). On n'en parle jamais que comme des demeures très anciennes, creusées bien avant le retour des Noldor (9) et, sans doute, même avant l'entrée des Naugrim en Beleriand, en 1250 AA (10).


a) Nulukkhizdîn

Lorsque Finrod découvre Nulukkhizdîn, en 52 PA, les cavernes semblent désertes à la lecture du Silmarillion : "Alors Finrod se rendit aux Cavernes du Narog, et y fit construire des salles et des arsenaux à la manière de Menegroth, et il appela cette place forte Nargothrond. Les Nains des Montagnes Bleues aidèrent aux travaux, et en furent largement récompensés […] (11)."
Cependant, il n'en est rien : des Petits-Nains y habitaient encore et ils furent chassés par les Nains de Nogrod et Belegost eux-mêmes, grassement payés par Finrod pour cela (12). Les Petits-Nains chassés furent sans doute réduits à l'errance, à moins qu'ils n'aient rejoint Bar-en-Nibin-Noeg, située non loin.

b) Bar-en-Nibin-Noeg

Bar-en-Nibin-Noeg semble, quant à elle, avoir été peuplée par la parentèle de Mîm jusqu'à ce que celui-ci ne la quitte, sans doute en 489 PA, après l'attaque des Orcs. Elle semble n'avoir été peuplée que par ces trois Petits-Nains durant un long moment (13). C'est la seule demeure excavée par les Petits-Nains dont nous ayons une description précise, qui se trouve dans le Narn î Chin Húrin.
Une terrasse, sur le versant nord de la colline, se trouvait devant l'entrée de cette demeure. On pouvait y voir une fontaine au cœur d'un bosquet de bouleaux nains. La grotte faisant office de hall d'entrée était "basse et voûtée" mais débouchait sur un tunnel qui "obliquait d'un côté puis d'un autre à angle aigu" et qui donnait sur une salle "de dimensions restreintes mais haute de plafond" avec un éclairage cependant très faible. Cette grande salle donnait, entre autres, sur une chambre munie d'un lit de pierre où fut inhumé Khîm.
La totalité des grottes pouvait loger "une centaine d'hommes et plus au besoin (14)", ce qui laisse penser à des dimensions respectables, bien que logiquement plus modestes que celles de grandes demeures naines comme la Moria. Tolkien - ou plutôt Dírhaval (15) - nous parle encore de "salles communes", de "chambres à coucher", "d'ateliers ou d'entrepôts", de "forges" dont les conduits de fumée étaient habilement dissimulés.
On peut aussi noter que deux chemins permettaient d'atteindre le sommet de la colline. Le premier, à l'extérieur, consistait en une volée de marches grossières, à l'est de l'entrée de la caverne. Le second, plus connu des lecteurs du Silmarillion, est l'escalier secret que découvrit Andróg, alors qu'il cherchait où Mîm cachait ses réserves de nourriture.

c) D'autres cités ?

Il est plus que probable que les Petits-Nains aient bâti d'autres cités, même si le nombre d'exclus est, par définition, somme toute restreint. Il est peu probable qu'ils ne se soient répartis qu'entre deux cités.
Une possible cité naine était peut-être située là où les proscrits capturèrent Mîm, une clairière où "quantité de grosses pierres étaient appuyées ou éboulées les unes contre les autres (16)" et où, semble-t-il, ce même Mîm récolta des lingots d'or en cherchant "les anciens trésors d'une maison des Nains, aux abords des pierres plates (17)."

4) Mîm

 

Mîm est, pour ainsi dire, le seul Petit-Nain que nous connaissions réellement. Mentionné dès les premières versions du légendaire, il gardera ses caractéristiques principales telles quelles jusqu'à la mort de Tolkien : ses capacités à lancer des sortilèges, son surnom de "Sans-père" et sa mort à Nargothrond de la main de Húrin. Son insertion dans la vie de Túrin est somme toute tardive, étant donné qu'on ne la retrouve que dans le Narn, écrit après l'achèvement du SdA, dans les années 50.


Il est probablement né entre 150 et 250 PA. Tolkien écrit : "et Mîm était vieux même pour le peuple des Nains, vieux et oublié (18)", ce qui laisse à penser qu'il a plus de 250 ans mais il paraît douteux qu'il en ait plus de 350. Dwalin, le plus vieux Nain que nous connaissons, a vécu 340 ans dans des conditions de vie plus que favorables, a contrario de Mîm.
Cette fourchette permet également d'infirmer la théorie selon laquelle Mîm serait un des Sept Pères des Nains, basée sur son surnom de "Sans-père". Même si cette hypothèse est déjà assez absurde à la base (comment aurait-on pu exclure un Père - ou sa réincarnation - de sa propre Maison ?), le fait que les Sept Pères aient été créés avant 1050 AA impliquerait que Mîm aurait plus de 5000 années solaires (19) ! Parfaitement inconcevable.

Le surnom de "Sans-père" peut cependant recevoir diverses explications possibles : Mîm peut avoir été un bâtard, exclu de sa demeure d'origine avec sa mère ; il peut avoir été renié par son père ou, encore, avoir été un fils posthume.

Les pouvoirs magiques de Mîm se présentent sous deux aspects :

1. Il lance des malédictions qui semblent efficaces ; les deux que nous connaissions ayant porté leurs fruits :
- celle qu'il lança sur Andróg : "celui qui a décoché le trait, celui-là brisera son arc et ses flèches et les déposera aux pieds de mon fils ; et jamais plus il ne maniera l'arc et les flèches. Et s'il le fait, il gagnera d'en mourir. Voilà la malédiction que j'appelle sur sa tête (20)." Et Andróg, ayant repris son arc, devait être tué par un trait empoisonné, que ce soit lors de l'attaque des Orcs sur Bar-en-Danwedh ou ultérieurement.
- celle qu'il jeta sur le trésor de Nargothrond (ou sur le Nauglamír seul, selon les versions) en mourant, elle aussi terriblement dévastatrice, puisqu'à l'origine de la ruine de Doriath.

2. Il est capable d'envoûter des objets afin de se les lier, du moins dans les premières versions : "mais moi, moi seul, puis le veiller, Mîm le nain, et par maints sombres sortilèges me le suis-je lié (21)."

5) Leur déchéance, et leur fin

Les Petits-Nains furent de tous temps des personnages secrets, encore plus que les Nains, parce que traqués et haïs de tous - ce en quoi ils le rendaient bien, n'aimant ni les Orcs, ni les Eldar, ni, et surtout, les Noldor, qu'ils accusaient d'avoir volé leurs terres. Les Petits-Nains étaient déjà établis en Beleriand lorsque les Eldar - en l'occurrence les Sindar - s'y installèrent à leur tour et les Petits-Nains commencèrent à les attaquer furtivement, de nuit. Les Sindar crurent avoir à faire à des animaux un peu plus intelligents que la moyenne et les nommèrent Tad-dail. Ils ne furent détrompés qu'après avoir établi des relations avec les Naugrim de Nogrod et Belegost, vers 1250 AA, et il n'y avait déjà "que peu de survivants, et ils devinrent prudents, et beaucoup trop craintifs pour attaquer aucun Elfe, à moins qu'il n'ait approché leurs demeures secrètes de trop près (22)." Cette peur des Petits-Nains se retrouve dans le comportement de Mîm lorsque les proscrits de Túrin s'emparent de lui, bien que la terreur laisse rapidement place à la colère, puis au désespoir.
Mîm est toujours décrit comme le dernier de son peuple : "Ils s'étaient éteints peu à peu et avaient complètement disparu de la Terre du Milieu, tous sauf Mîm et ses deux fils (23)", et la race s'éteignit définitivement à la mort de Mîm de la main de Húrin, en 502 PA.

Conclusion : de l'absence des Petits-Nains aux Second et Troisième Ages

La question légitime que l'on peut alors se poser est la suivante : pourquoi Mîm est-il le dernier ? Même si les Petits-Nains ont décliné, cela aurait dû être compensé, logiquement, par l'exclusion d'autres Nains des cités Naines.
Or, ce n'est pas le cas, car les Petits-Nains ont subi une grave chute démographique lorsqu'ils commencèrent à être traqués et chassés par les Elfes d'Ossiriand. On peut supposer que l'exclusion d'autres Nains était trop faible pour compenser cette chute et durant les Ages suivants, on peut penser que les Nains cessèrent d'exclure leurs confrères au profit d'une autre sentence pour les crimes graves.

NOTES
(Note de l'auteur : Les numéros de page, sauf autre indication, sont ceux des éditions Pocket.)

(1) Contes et Légendes Inachevés, Le Premier Age, p. 149.
(2) CLI 1er Age, p. 156.
(3) "Elles n'ont pas de nom, sinon dans la langue des Nains que nous n'enseignons pas." (CLI 1er Age, p. 158).
(4) "Entre, dit-il, voici Bar-en-Danwedh, la Maison de la Rançon." (CLI 1er Age, p. 155).
(5) CLI 1er Age, p. 157.
(6) "En effet, le fait que les Eldar aient chassé et tué leur parenté inférieure, qui demeurait en Beleriand avant que les Elfes n'y viennent, fut toujours reproché aux Elfes par les Nains." (Quendi and Eldar, The War of the Jewels, HarperCollins p. 389).
(7) "Ils [les Nains] vont maintenant dormir dans la nuit sous la roche et ne se lèveront pas avant que les Premiers-Nés ne soient venus sur terre." (Quenta Silmarillion, ch. 2, p. 52).
(8) Quenta Silmarillion, ch. 21, p. 269.
(9) "Bien avant que le roi Finrod Felagund fût arrivé par la mer ils avaient eux-mêmes découvert les cavernes de Nargothrond et avaient commencé à les creuser." (Quenta Silmarillion, ch. 21, p. 270).
(10) Cf. 4.
(11) Quenta Silmarillion, ch. 13.
(12) "Le nom Felagund était d'origine naine. Finrod avait reçu l'aide des Nains pour l'agrandissement de la forteresse souterraine de Nargothrond. Elle est supposée avoir été, originellement, une demeure des Petits-Nains (Nibinnogs), mais les Grands Nains les méprisaient, et n'eurent aucun scrupule à les expulser - d'où la haine particulière de Mîm envers les Elfes - surtout contre une bonne récompense, Finrod ayant apporté de Túna plus de trésors qu'aucun autre prince. " (HoMe 12 - The Dwarvish origin of the name Felagund).
(13) "Les forges de ses cavernes étaient silencieuses, les haches se rouillaient et leurs noms ne survivaient plus que dans les plus anciens récits de Doriath et Nargothrond." (Quenta Silmarillion, ch. 21).
(14) CLI 1er Age, Appendice, p. 229.
(15) L'auteur du Narn i Chîn Húrin, selon Tolkien.
(16) CLI 1er Age, p. 148.
(17) CLI 1er Age, Appendice, p. 224.
(18) Quenta Silmarillion, ch. 21, p. 270.
(19) Une année des Arbres = environ 10 années solaires. De 1050 à 1500 AA (dernière année des Arbres) puis de 1 à (environ) 500 PA = 450*10 + 500 = 5000.
(20) CLI 1er Age, p. 156.
(21) Second Livre des Contes Perdus, p. 162.
(22) Quendi and Eldar, The War of the Jewels, HarperCollins p. 388.
(23) Quenta Silmarillion, ch. 21, p. 270.

 

 

 





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